Regards sur les fondateurs et bâtisseurs de l’éducation populaire contemporaine

13 décembre 2025

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Des Lumières à la Révolution : les premiers sillons

L’envie de savoir et de partager, dans la lignée de l’éducation populaire, s’ancre d’abord dans la philosophie des Lumières. La Révolution française porte un souffle inédit : celui d’une instruction accessible au peuple.

  • Jean-Jacques Rousseau : Son Émile ou De l’éducation (1762) imagine un apprentissage libre, par l’expérience, loin des dogmes. La notion d’égalité et de capacité à s’instruire par soi-même inspire tout le XIXe siècle.
  • Condorcet : Membre de la Convention, il propose en 1792 son projet de loi sur l’instruction publique. Il imagine, déjà, un système d’éducation laïque, accessible à tous, dans une France encore rurale et souvent illettrée. Selon Condorcet, l’émancipation dépend de la diffusion du savoir chez tous, pas seulement chez les élites (Vie publique).

En 1791, la fondation du Museum d’Histoire naturelle à Paris ou, en 1794, celle du Conservatoire National des Arts et Métiers, sont des jalons concrets : la connaissance devient bien commun, non chasse gardée.

Le XIXe siècle : racines populaires et utopies sociales

C’est à l’époque des grandes mutations industrielles que l’éducation populaire prend ses premiers contours concrets. Les ouvriers et paysans, souvent analphabètes, s’organisent pour apprendre et s’émanciper.

  • Jean Macé : Fondateur, en 1866, de la Ligue de l’enseignement, Macé la voit comme “une machine à instruire la démocratie”. Il la dote d’un réseau d’écoles laïques, de bibliothèques circulantes, et – fait marquant – d’un programme de conférences itinérantes. En 1900, la Ligue fédère déjà près de 30 000 associations utilisant la culture pour former des citoyens actifs (source : La Ligue de l'enseignement).
  • Charles Gide : Économiste, il soutient l’éducation coopérative et populaire via la coopération, notamment avec les sociétés coopératives scolaires, qui placent la pratique au cœur de l’apprentissage (source : Histoire de l’éducation populaire, J. Ion).

Les sociétés de mutualité, cercles de lecture et bibliothèques populaires s'invitent dans les bourgs et les faubourgs. Un chiffre frappant : en 1881, plus de 4 000 bibliothèques populaires sont recensées sur le territoire français (Gallica BnF).

L’éducation populaire, ferment de luttes syndicales et sociales

  • La loi Waldeck-Rousseau de 1884 (relative aux syndicats professionnels) ouvre la voie à l’organisation de cercles d'entraide et d’éducation, où l’on s’informe, débat, et apprend à lire et à écrire le français, mais aussi le fonctionnement de la République.
  • Le syndicat des instituteurs, naissant à la fin du XIXe siècle, impulse ateliers, formations continues et causeries permettant aux enseignants de porter les valeurs de l’éducation populaire hors de l’école.

Le XXe siècle : un souffle collectif, des figures tutélaires fortes

Le XXe siècle, marqué par deux guerres mondiales, va voir l’éducation populaire s’institutionnaliser, se structurer autour d’un véritable mouvement social dépassant la seule instruction.

  • Célestin Freinet : Instituteur, il développe dans l’entre-deux-guerres la méthode Freinet basée sur l’expression libre et le tâtonnement expérimental. Son idée : c’est dans la participation et l’auto-organisation que l’apprentissage est le plus porteur. Son impact s’étend à des milliers de classes et de centres d’éducation populaire, où l’on imprime journaux scolaires, on débat et on apprend en faisant (source : Institut Coopératif de l’École Moderne).
  • Madeleine Rebérioux et les Éclaireuses et Éclaireurs de France : le scoutisme laïque est un carrefour de pratiques, des débats aux jeux de plein air. La transgression des barrières sociales, la mixité, l’autogestion sont au cœur de l’expérience.

L’après-guerre : organisations phares, tournant institutionnel

  • Pierre Bourdieu : Ses travaux comme Les Héritiers (1964) montrent combien l’accès à la culture et la transmission des savoirs conditionnent l’égalité des chances. Dans l’élan des Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC), fondées dans les années 1940-1950, se dessine une volonté de faire “du citoyen éclairé” le centre de la démocratie vivante (source : Fédération des MJC).
  • Francas et Foyers Ruraux : En 1944, les Francas sont créés pour promouvoir la laïcité, la citoyenneté et l’engagement dès l’enfance, tandis que les foyers ruraux (créés en 1946) agissent pour l’éducation populaire dans la France périphérique, au plus près des réalités agricoles et artisanales.

Un chiffre illustratif : en 1980, on recense près de 2 000 MJC et plus de 300 000 adhérents en France, preuve que l’ancrage territorial et la dimension collective sont des piliers du mouvement (source : MJC, nos chiffres).

Figures internationales et héritages croisés

L’éducation populaire ne connaît pas de frontières. Des pédagogues du XXe siècle ont, au-delà de la France, renouvelé la réflexion sur l’émancipation éducative.

  • Paulo Freire : Au Brésil, il développe, dans les années 1960-1970, une pédagogie de la conscientisation. Pédagogie des opprimés devient manifeste mondial : l’éducation n’y est plus transmission du haut vers le bas mais dialogue pour la libération. On recense aujourd’hui encore des programmes d’alphabétisation inspirés de Freire dans plus de 30 pays (UNESCO).
  • Jane Addams et les Hull House (Chicago, 1889) : Pionnière des settlements houses, Addams mêle éducation et action sociale, en proposant des cours pour adultes et jeunes issus de l’immigration, tout en développant des activités culturelles et artisanales. Le courant infuse, des États-Unis à l’Europe, l’idée d’une éducation “par la pratique communautaire”.

Les chantiers contemporains : éducation populaire, citoyenneté, tiers-lieux

Aujourd’hui, l’éducation populaire se réinvente via les nouveaux espaces collectifs : médiathèques, tiers-lieux, fablabs, ateliers citoyens. L’expérience du “faire ensemble” y redonne corps à l’intuition des précurseurs.

  • Les tiers-lieux (plus de 3 500 en France, ANCT, 2023) hébergent cafés-philo, ateliers numériques, débats, initiatives culturelles… tout ceci prolonge la tradition de brassage des savoirs, d’hospitalité et de co-création de l’éducation populaire.
  • L’enseignement supérieur s’ouvre à l’éducation populaire grâce à des universités populaires comme celles de Caen (fondée en 2002 par Michel Onfray), qui accueillent plus de 2 000 inscrits chaque année, ou de Grenoble, où citoyens et chercheurs co-construisent les programmes.

Ces dynamiques, comme un vin de terroir imprégné des couches historiques, reflètent à quel point l’éducation populaire continue d’être questionnée, renouvelée, mise à l’épreuve. Elle demeure, à travers ses multiples figures et relais, un art du collectif fondé sur la confiance dans la capacité de chacun à comprendre et à agir sur le monde.