L’éducation populaire à l’heure des nouvelles générations : un terreau en pleine mutation

3 janvier 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Une tradition mouvementée, des héritages à questionner

Au pied des collines, calmement, le mot éducation populaire évoque d’abord des salles communales animées, des accents chantants, quelques odeurs de papier peint fatigué et la mémoire de grands mouvements collectifs. Depuis le XIXe siècle, la France cultive ces espaces où se rencontrent transmission des savoirs, construction du citoyen et expérimentation sociale. De la Ligue de l’enseignement aux Francas, de Peuple et Culture à l’Union Nationale des Foyers Ruraux, ce sillon a longtemps façonné nos ruralités comme nos quartiers urbains. Mais qu’en est-il aujourd’hui, alors que la société paraît s’être accélérée, morcelée, parfois aussi asséchée par le numérique ?

Les chiffres du collectif « CEMEA » (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active) indiquent que plus de 80 000 associations s’inscrivaient en 2022 dans cette dynamique de l’éducation populaire en France, touchant près de 12 millions de citoyens chaque année. Pourtant, les plus jeunes générations, de la Z gen aux millenials, semblent à la fois héritières et contestatrices de cet héritage : elles le bouleversent, le déplacent, y insufflent des formes inédites.

La transmission, un chemin buissonnier

Là où, hier encore, le savoir descendait d’un animateur ou d’un intervenant vers un public réuni, on observe, depuis une dizaine d’années, une foison de dispositifs plus horizontaux. Ces derniers privilégient l’échange entre pairs, la création participative et la circulation de la parole dans les deux sens. On le sent fortement dans les tiers-lieux ruraux, qui essaiment dans la Drôme et partout en France : l’ancien animateur devient plutôt un « facilitateur », un « catalyseur », voire un accompagnant.

  • Les ateliers d’éducation aux médias, organisés dans des médiathèques ou au cœur de MJC, sont souvent conçus puis animés par des jeunes eux-mêmes, formés pour l’occasion. En 2022, la Fédération des MJC listait 600 actions de ce type pilotées à 70 % par des moins de 28 ans.
  • Le « learning by doing », ou apprentissage par la pratique, s’impose aussi dans les fablabs associatifs et les associations d’éducation à l’environnement, avec des projets où l’on fabrique, jardine, débroussaille, documente. La pédagogie réflexive y est valorisée au même titre que la transmission classique, donnant lieu à des partages croisés, sans hiérarchie d’expertise immédiate.

Ce mouvement va de pair avec la transformation du rapport à l’engagement. Les jeunes générations attendent de l’éducation populaire qu’elle leur permette non seulement de comprendre mais aussi d’agir, de trouver leur place, d’ouvrir la porte sur ce qui fait sens ici et maintenant.

Autonomie, collectif et nouvelles formes d’engagement

Si l’éducation populaire porte en elle une histoire de résistances et d’émancipation, la manière dont cette dynamique s’exprime aujourd’hui est marquée par une recherche exacerbée d’autonomie et de collectif. Ce n’est plus tant la verticalité de l’apprentissage qui prime, mais la capacité à agir ensemble, dans des cadres mobiles et parfois informels.

  • Les projets coopératifs sont en hausse : collectifs d’habitants, monnaies locales, actions de solidarité alimentaire, création de podcasts ou de chaines vidéo éducatives (près de 4 000 collectifs « éduc pop » actifs sur YouTube selon le CNC, soit un doublement en 5 ans).
  • L’association des Petits Débrouillards, réseau national d’éveil aux sciences, parvient à mobiliser plus de 100 000 jeunes chaque année autour de projets autogérés, à mi-chemin entre le club de sciences et le mouvement d’éducation populaire.
  • Des espaces ouverts comme « La Capsule » à Crest ou « L’Usine Vivante » à Valence accélèrent la naissance de dispositifs où l’éducation ne se fait plus d’en haut, mais dans le faire-ensemble : hackathons, débats citoyens, rencontres informelles et actions solidaires.

Cette redéfinition des outils et postures vient aussi du désir d’incarner l’action. Selon l’INJEP (Institut National de la Jeunesse et de l’Éducation Populaire), 64 % des jeunes de moins de 30 ans s’engagent dans au moins une association ou collectif au cours de leurs études, et le font avant tout « pour expérimenter, apprendre ensemble et changer leur cadre de vie » (rapport « La nouvelle jeunesse associative », 2023).

Le numérique : entre promesse d’ouverture et nouveaux clivages

On ne saurait parler d’évolution sans évoquer l’irruption du numérique au cœur des démarches d’éducation populaire. Là où l’échange se faisait autrefois sur la place du village ou au café associatif, une part croissante de l’éducation partage désormais la toile : réseaux sociaux, podcasts, guerilla mémétique, tout un écosystème de transmission se réinvente à grande vitesse.

  • En Drôme, la Caravane des Possibles, collectif intergénérationnel, propose chaque année des podcasts et vidéographies participatives, en documentant la parole des habitants sur des thèmes sociaux, environnementaux et culturels.
  • À l’échelle nationale, plus de 30 % des « nouveaux entrants » dans l’éducation populaire déclarent avoir découvert leur structure via Internet, d’après le rapport du FONJEP (2023).
  • L’usage du numérique fédère, mais introduit aussi de nouveaux clivages : fracture numérique, différences d’accès, risque de repli sur des cercles affinitaires. Le « défi » consiste donc à inventer des ponts, retravailler des liens entre présentiel et virtuel : les « héros locaux » rencontrés virtuellement sont ensuite invités à partager dans l’espace public, à transmettre dans la vraie vie.

C’est ici le grand art de l’éducation populaire contemporaine : réussir à mobiliser la puissance de la viralité sans perdre l’ancrage du terrain, la chaleur des rencontres et le frottement des regards. Loin d’opposer numérique et réel, les nouvelles générations déplacent les murs, inventant une éducation populaire augmentée, mais parfois aussi écartelée.

Ambiances, gestes et territoires : quand l’éducation populaire prend racine

En parcourant les sentiers de la Drôme ou les rues d’un quartier populaire, on remarque vite combien l’éducation populaire contemporaine s’enracine dans une écologie particulière : elle touche au paysage, à l’espace, au sentiment d’appartenance et à la forme même des relations humaines.

  • Les balades botaniques et les inventaires participatifs, de plus en plus portés par la jeunesse, renouent avec les savoirs naturalistes, la lecture fine des territoires et la pédagogie du dehors.
  • La saison des vendanges elle-même devient, ici ou là, un prétexte éducatif : des maraudes pédagogiques sont organisées dans la vallée du Rhône, mêlant jeunes ruraux et urbains autour de gestes traditionnels revisités.
  • Les murs, les chemins, les lavoirs redeviennent des lieux d’apprentissage et d’échange, à rebours de la sacralisation des salles de réunion.

Le territoire n’est plus seulement support ou décor : il devient outil de lien, révélateur de questions contemporaines (climat, rapport à la terre, hospitalité, vivre-ensemble). Les jeunes générations s’y retrouvent, mais aussi s’en emparent pour le questionner, le bousculer, l’habiter autrement.

Des défis et beaucoup d’élans

À regarder de près ce bouillonnement, il serait tentant d’y voir une forme de dispersion — ou au contraire de radicalité. Mais c’est oublier que l’éducation populaire, dans son essence, n’a jamais été figée : chaque génération la modèle, la triture, la redéfinit en fonction d’enjeux nouveaux.

Aujourd’hui, quelques défis dominent :

  • La reconnaissance institutionnelle peine parfois à suivre : selon le rapport du CESE de 2022, 40 % des structures d’éducation populaire portées par les jeunes ferment dans les cinq premières années, faute de soutien stable.
  • La professionnalisation n’est pas toujours bien accueillie : la tentation du statut « intermittent », du « freelance associatif » se double d’un besoin d’ancrage local et de communautés pérennes.
  • L’articulation entre agir ici et s’ouvrir au monde reste fragile : comment faire entendre la voix d’une maison de quartier de Romans-sur-Isère à l’échelle nationale ? Comment mêler luttes locales et dynamiques planétaires ?

Mais dans ces incertitudes, les énergies ne manquent pas. L’éducation populaire contemporaine vibre de milliers d’initiatives, petites et grandes, souvent éphémères mais pleines de vitalité. Elle crée des brèches, des ponts, des passerelles inattendues.

Vers quelles traces ? Questions ouvertes

De ces nouvelles formes d’éducation populaire, il reste chaque jour des traces : podcasts enregistrés sur les places de village, photos de chantiers collectifs, herbiers géants réalisés à plusieurs générations, assemblées de voisins autour d’un barbecue ou d’une expo improvisée. Les jeunes générations, aujourd’hui, ne cherchent pas tant à transmettre un savoir intouchable qu’à renouer des liens, à créer du commun, à rendre visible l’invisible.

L’éducation populaire reste un pari : celui d’un apprentissage vivant, relié aux odeurs, aux bruits d’ici, aux histoires qu’on partage, aux gestes concrets. Elle s’invite dans la Drôme comme ailleurs : à la croisée des routes, sur les chemins de crête, dans le bruissement des projets qui germent et réinventent, pas à pas, nos manières d’apprendre ensemble.

Sources : CEMEA, FONJEP, INJEP, CESE, Fédération des MJC France, CNC, Les Petits Débrouillards, « La nouvelle jeunesse associative » (2023), rapport « L’éducation populaire, une nouvelle jeunesse » (2022).