Ce que signifie “horizontal” : définition et enjeux
Dans une structure collective horizontale, la décision ne descend pas d’un “chef”, mais s’élabore entre pairs. Il s’agit d’une forme d’organisation dans laquelle :
- Chacun.e dispose d’une voix équivalente.
- Le pouvoir est partagé, sans hiérarchie pyramidale.
- Les modes de gouvernance s’appuient sur la participation, la transparence et la recherche du consensus.
On croise cette philosophie autant dans certaines SCOP (Sociétés Coopératives et Participatives), dans des collectifs citoyens, qu’au sein de certaines caves coopératives viticoles, particulièrement en milieux ruraux. Cette méthode interroge le rapport au travail, au territoire et à la responsabilité. Elle fait la part belle à l’écoute, mais aussi à l’expérimentation sociale. En France, les associations et coopératives forment un tissu dense : près de 23 000 coopératives françaises (source : Ministère de l’Économie, 2023) s’appuient, pour beaucoup, sur ces modèles partagés.
Un autre tempo : de la parole au consensus
Dans ces organisations, la prise de décision suit rarement une logique d’urgence. Elle prend le temps de la discussion, de la maturation collective. Trois principales méthodes structurent cette quête commune :
- Le consensus : Chercher un accord qui convienne à tous, quitte à ajuster le projet jusqu’à lever les réserves majeures.
- Le consentement : L’accord n’est pas forcément unanimité, mais absence d’opposition forte. Chacun peut exprimer ses “objections raisonnées” et le dialogue s’instaure pour les lever.
- Le vote : Parfois utile pour trancher, notamment pour des sujets secondaires ou en cas de blocage, mais l’idéal reste d’y recourir après échanges approfondis.
Les structures horizontales privilégient souvent consensus et consentement, au moins sur les choix importants (valeurs, grandes orientations, admission d’un nouveau membre…). Mais ces processus demandent du temps et imposent une attention particulière à la facilitation et à la dynamique de groupe.
Facilitation et outils pratiques : graines et méthodes
Ce sont souvent des outils spécifiques qui rendent le processus décisionnel fluide et efficace. Quelques méthodes et supports éprouvés dans la Drôme (et ailleurs) :
- Le tour de parole : Chacun est invité à s’exprimer tour à tour, sans interruption — cela permet d’éviter les “monopolisateurs” et de donner de la place aux plus réservés.
- L’utilisation d’un bâton de parole : Physiquement présent lors des réunions, il circule de main en main et symbolise l’écoute active.
- L’ordre du jour collaboratif : Les sujets sont posés en début de réunion et chacun peut ajouter une préoccupation.
- Rondes décisionnelles : Après les échanges, un second tour permet de voir si des points bloquent encore, ou si le consentement est atteint.
- Cartes de réaction : Pratique venue des collectifs anglo-saxons ("cards" de type “oui”, “non”, “clarification”, “objection”) qui fluidifie les discussions lorsqu’un grand groupe est réuni.
Dans certains cas, un facilitateur externe (ou une personne du groupe formée à la facilitation) structure les discussions, s’assure que l’écoute est respectée et que le temps de parole est équilibré. Selon une étude de l’Observatoire de la vie associative (2022), 65% des structures collectives horizontales affirment avoir déjà expérimenté ou adopté facilitation et outils de gouvernance partagée pour apaiser et rendre plus efficaces les discussions.
Des métiers et des gestes : exemples issus du terrain
Pour illustrer, rien ne vaut quelques scènes glanées parmi les vignobles de la Drôme et les collectifs ruraux. Au cœur de la vallée de la Drôme, la coopérative Jaillance (qui regroupe plus de 2000 vignerons) fonctionne sur un principe d’assemblées générales, mais intègre plusieurs cercles de décision thématiques : vinification, marketing, accueil touristique (source : Jaillance, rapport d’activité 2022). Chaque groupe prépare les décisions sur “son” domaine, avant un retour à tous les producteurs lors de la grande assemblée. Les choix s’élaborent en va-et-vient permanents, entre expertise de terrain et nécessité de trouver un cap commun.
Dans un autre registre, certains écolieux ou AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) du Val de Drôme s’inscrivent dans une logique de prise de décision “par cercles”, selon le modèle de la sociocratie : chaque cercle traite sa thématique (accueil de nouveaux adhérents, budget, organisation d’événements) et des délégués se retrouvent dans un cercle central pour faire circuler les besoins. Cette organisation permet de réduire la durée des réunions plénières, tout en assurant à chacun un espace d’expression. La sociocratie et l’holacratie, influentes en France depuis les années 2010, sont désormais connues et utilisées (source : “Sociocratie, démocratie et consentement” - La Gazette des Communes, 2019).
Forces et fragilités du modèle horizontal
Les avantages de l’horizontalité sont nombreux :
- Engagement renforcé des membres : chacun se sent impliqué, car écouté et entendu.
- Meilleure cohésion : les conflits sont anticipés et les désaccords traités “à chaud” grâce à l’écoute mutuelle.
- Appropriation locale : la structure s’enracine dans son territoire, car ce sont ses membres qui la font vivre.
Mais ce type de gouvernance demande aussi :
- De la disponibilité (le temps des réunions est allongé, notamment dans les débuts ou dans les périodes de divergences majeures).
- De la formation : apprendre à écouter, à reformuler, à animer les débats… n’est pas toujours naturel !
- Un équilibre entre souplesse et clarté : les “chartes”, ou règles du jeu initiales, sont indispensables pour éviter les dérives (source : Guide "Gouvernance partagée", Colibris, 2022).
L’expérience montre que la taille du groupe joue un rôle déterminant : au-delà de 30 à 40 personnes, la dynamique du consensus pur devient compliquée et la mise en place de sous-groupes ou de commissions s’impose pour garder l’efficacité sans sacrifier la dimension collective.
Quelques chiffres parlants autour des collectifs horizontaux en France
- 90% des Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) fonctionnent sans hiérarchies strictes (source : CGSCOP, 2022)
- Le modèle participatif est majoritaire dans 23% des exploitations agricoles collectives (notamment dans le bio et les circuits courts) selon un rapport INRAE 2020
- Dans les associations employeuses, 61% se disent ouvertes à tester des outils participatifs dans les 5 ans à venir (Baromètre Associations Recherches & Solidarités, 2023)
Ambiance, paroles, paysages : la réalité sensible de la décision collective
Décider ensemble, ce n’est pas que voter ou valider un ordre du jour. C’est une expérience sensuelle et concrète, tissée de pauses-café, de marches à travers les vignes, de débats entre chiens et loups, à l’heure bleue. C’est ce silence, parfois, avant de prendre la parole, l’odeur du café que l’on verse ou des échantillons de vin qui s’aèrent en attendant l’analyse collective. Les décisions s’élaborent aussi bien au cœur de la salle commune que sous le tilleul, appuyés à la barrière, un soir d’été.
Si la gouvernance horizontale est exigeante, elle offre un ancrage précieux dans la vie du groupe, la connaissance du territoire et la qualité des réalisations. En Drôme, des caves aux jardins partagés, cette aventure se joue chaque semaine : moins une course à l’efficacité, qu’un cheminement où le pas de chacun compte.
