Vivre et décider ensemble : la gouvernance partagée dans les coopératives viticoles

19 février 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

La gouvernance partagée : de quoi parle-t-on ?

Le terme de « gouvernance partagée » désigne l’ensemble des méthodes qui cherchent à distribuer le pouvoir de décision au sein d’un collectif. Dans les coopératives, cela se traduit par une recherche d’équilibre entre efficacité, participation du plus grand nombre, et construction d’un vivre-ensemble sur la durée.

  • Coopérative : Entreprise dont les sociétaires sont à la fois associés et usagers. Une coopérative viticole de la Drôme, par exemple, appartient à ceux qui y livrent leur récolte.
  • Modèle traditionnel : Un Conseil d’Administration, voté en Assemblée Générale, délègue à un Président et à un Directeur opérationnel le soin de conduire les affaires courantes.
  • Nouveaux modèles : Des outils comme la sociocratie ou l’holacratie, inspirés de l’entreprise libérée ou de collectifs alternatifs, tendent à instaurer des fonctionnements plus horizontaux et ouverts.

D’après la Confédération des Coopératives Vinicoles de France (CCVF), 50% du vin français naît en cave coopérative, à partir de plus de 600 structures. Ces dernières années, la mutation vers une gouvernance plus partagée concerne déjà près d’une cinquantaine de coopératives agricoles en France, un chiffre en hausse régulière depuis 2015 (source : CoopFR, rapport 2022).

Des méthodes variées, entre tradition et innovation

Sociocratie : la décision par consentement

Vingt minutes avant la dégustation de l’assemblée annuelle, un cercle de chaises chez une cave du Diois. Chacun prend la parole à tour de rôle : c’est l’un des ressorts de la sociocratie.

  • Décision par consentement : Ici, on ne cherche pas l’unanimité, mais l’absence d’objection sérieuse. Un projet de nouvel investissement, corvée de mise en bouteilles ou recrutement d’un nouveau salarié, n’avance que si personne n’y voit de blocage majeur.
  • Cercles autonomes : Les sociétaires peuvent former des groupes autour de domaines précis (commercialisation, cave, communication). Chacun a la capacité de prendre certaines décisions sans devoir consulter toute la coopérative, tant qu’il reste dans son périmètre.
  • Double lien : Pour éviter l’effet “cloison”, un à deux membres de chaque cercle participent aussi à d’autres groupes, assurant la circulation d’information.

C’est par ce principe que la SCOP (Société Coopérative et Participative) Les Vignerons du Trièves (Isère-Drôme) a pu accélérer sa conversion bio en 2019 (source : La Tribune de la Biovallée, 2022). Chacun des 17 membres a participé à un cercle “Agronomie”, tandis que deux étaient aussi membres du cercle “Gestion”, fluidifiant les choix budgétaires liés à la transition.

Holacratie : des rôles plutôt que des titres

Autre mot, autre odeur de cave : l’holacratie. Née aux Etats-Unis mais inspirée de pratiques coopératives européennes, elle répartit le pouvoir à travers des rôles, attribués pour un temps donné, autour d’une raison d’être collectivement écrite.

  • Organisation par “cercles” : Proche de la sociocratie, mais chaque cercle définit ses propres politiques et délègue les rôles changeants : “référent accueil visiteurs”, “gestionnaire hygiène”, “contact communication”...
  • Processus de gouvernance agile : Les règles du jeu évoluent, chaque membre peut proposer des modifications.
  • Séparation du pouvoir d’agir et du pouvoir de penser : Un vigneron n’a pas à être élu à vie à une fonction : chacun peut essayer, quitter un rôle, expérimenter, former un successeur.

La coopérative Rhonéa (Vaucluse), l’une des premières caves du sud à dépasser le millier de sociétaires, teste depuis 2021 des groupes de travail inspirés de l’holacratie pour stimuler la participation, avec des rendez-vous réguliers de clarification des rôles et des missions (source : Terre de Vins, 2022).

Assemblées délibératives et cercles citoyens

Certaines coopératives renouent avec la tradition de l’assemblée plénière, mais en l’ouvrant plus largement aux adhérents, partenaires locaux ou clients. Dans la Drôme, la cave coopérative de Suze-la-Rousse s’appuie sur un “cercle citoyen” qui associe riverains, élus communaux et membres de la cave à la réflexion sur les impacts environnementaux et la valorisation du circuit court.

  • Consultations ouvertes : Les statuts sont modifiés pour permettre aux non-sociétaires de venir s’exprimer lors de certaines réunions thématiques.
  • Grands ateliers participatifs : Mise en place d’ateliers saisonniers—sur la biodiversité, les pratiques écotouristiques, les événements d’accueil public—où la co-décision est de mise.

Ce modèle, hybride entre l’ancienne “table ronde paysanne” et la boîte à outils moderne de la gouvernance partagée, permet des avancées concrètes : suppression d’un herbicide dès 2020, création d’un sentier pédagogique, nouveaux horaires d’accueil local (source : Dauphiné Libéré, 2020).

Atouts et écueils de la gouvernance partagée

Les bénéfices concrets relevés sur le terrain

  • Adhésion accrue : Un rapport 2022 d’AgroParisTech montre que sur 120 coopératives françaises ayant mis en place des dispositifs de gouvernance partagée, le taux de participation aux assemblées est en moyenne de 76 %, contre 45 % en structure traditionnelle.
  • Décisions mieux acceptées : Le consensus de terrain, construit par consentement ou co-création, favorise une appropriation et donc une application réelle des décisions, notamment lors des changements de pratiques culturales.
  • Renouvellement générationnel : Dans le vignoble, où la moyenne d’âge des coopérateurs dépasse 54 ans (source : FranceAgriMer, 2021), les jeunes demandent un vrai pouvoir de décision : la gouvernance partagée est un levier reconnu d’attractivité.

Des défis persistants

  • Temps investi : Mener des réunions collaboratives prend du temps, et suppose une vraie discipline collective pour éviter la dispersion.
  • Risques d’essoufflement : Toutes les caves ne tiennent pas la cadence participative ; la tentation du retour à un mode chef/direction existe après quelques années.
  • Demande de formation : Comprendre et mettre en œuvre ces méthodes nécessite des sessions régulières, souvent animées par des structures comme ScopLab ou l’Institut des Territoires Coopératifs.

Dans les vignobles du sud de la France, le nombre de coopératives ayant pérennisé ces pratiques n’excède pas encore 8 à 12 % (source : Coopération Agricole Occitanie, 2022), mais la tendance s’ancre dans la durée avec le renouvellement des équipes.

Regards croisés : anecdotes de vignoble

Chez certains, l’aventure de la gouvernance partagée commence par des outils de facilitation simples. Connaissez-vous le “bâton de parole”, que chaque intervenant doit tenir avant de s’exprimer ? Utilisé dans cinq caves de la Drôme testées en 2021 par le réseau CUMA et la Fédération des Caves Coopératives Rhône-Alpes, il a permis de réduire de 32% le temps de réunion pour les groupes de moins de 20 personnes.

D’autres explorent les outils numériques pour élargir la participation : forum en ligne privé, pad collaboratif, groupes Whatsapp ou Discord pour les jeunes. À Saint-Péray, une cave a créé un “mur à idées” digital pour préparer les ordres du jour, ouvert deux semaines avant chaque Conseil.

Enfin, la place accordée à la convivialité reste centrale. Les repas partagés, la tournée collective des parcelles, la co-organisation d’un marché paysan annuel sont souvent des accélérateurs de prise de décision et d’intégration. Sur le terrain, il arrive que les meilleures idées germent entre un verre levé et la tombée du soir.

Vers de nouveaux paysages coopératifs

La gouvernance partagée n’a pas de recette unique, mais foisonne de méthodes, de nuances, de bricolages heureux et parfois de reprises en main. Ce qui demeure, dans la lumière douce d’un chai ou sur les chemins des vignes de la Drôme, c’est la volonté de faire ensemble sans s’effacer l’un l’autre. Plus qu’une mode, un retour aux sources—ou, mieux encore, un perpétuel mouvement aux couleurs multiples, à l’image du sous-bois de genêts au printemps.

Pour s’inspirer ou aller plus loin :