L’enracinement d’une monnaie locale : bien plus qu’un billet différent
Sur les marchés d’une bourgade de la Drôme, le bruissement des échanges ne parle pas seulement d'euros. La Monnaie Locale Complémentaire (MLC), c’est un peu comme cette rosée du matin sur les pieds de vigne : légère, discrète, mais pleine de promesses pour le vivant. Depuis quelques années, en France, plus de 82 monnaies locales se sont enracinées (SOL – Monnaies Locales). Lyon a sa Gonette, Toulouse son Sol-violette, le Pays Basque son Eusko (qui circulait à hauteur de 3,6 millions d’euros en 2022 selon Sud Ouest).
Mais, comment des citoyennes et citoyens font-ils germer une monnaie qui tienne tête aux grandes vagues du système monétaire mondial ? Voici un cheminement concret, nourri d’exemples, de senteurs de marchés de village et d’alternatives bien ancrées.
Pourquoi lancer une monnaie locale citoyenne ?
Dans la vigne comme dans l’économie, tout part de la terre : du sol sur lequel on veut voir pousser la vie commune. Une monnaie locale est d’abord née d’une volonté de relocaliser l’économie, soutenir les commerces de proximité, encourager des pratiques éthiques et resserrer la communauté.
- Lutter contre la fuite des capitaux : chaque euro dépensé dans une grande surface part parfois à l’autre bout du pays, voire du monde. Avec une MLC, l’échange reste sur le territoire.
- Soutenir les acteurs engagés : la sélection des commerces acceptant la monnaie locale se fait selon des critères sociaux, écologiques, ou solidaires.
- Renforcer l’identité locale : à l’image des cépages endémiques ou des marchés, la monnaie locale cultive une identité, une reconnaissance de ce qui fait le sel d’un territoire.
Étape 1 – Fonder un collectif solide et ouvert
Avant tout, la constitution d’un collectif citoyen est la terre nourricière de tout projet de monnaie locale. Ce groupe se compose généralement d’habitants engagés, de commerçants, parfois de collectivités locales ou d’associations déjà existantes.
On évoque souvent la richesse du débat, des réunions mensuelles dans un café, des ateliers dans le local d’une association. C’est le socle incontournable, où l’on débat : doit-on utiliser le numérique ou le papier ? Quel périmètre géographique ? Quels critères pour les professionnels ? On se rappelle de la naissance de l’Eusko, portée dès 2010 par Euskal Moneta et des centaines de bénévoles (source : Euskal Moneta).
- Mobiliser divers profils (jeunes, retraités, commerçants, élus…)
- Organiser des réunions publiques pour sonder les attentes
- Créer un comité de pilotage ouvert et renouvelable
Étape 2 – Définir le territoire et l’identité de la monnaie
Chaque terroir a ses nuances, comme en vinification : taille du territoire couvert, identité visuelle, nom, billets. Certains choisissent de belles images de paysages, des touches historiques (la Graine dans la Drôme, la Doume en Auvergne). Il s’agit de faire écho à l’imaginaire local, jusque dans la forme des billets, parfois imprimés sur un papier particulier pour limiter la contrefaçon.
- Cartographier le périmètre d’action : commune, agglomération, département.
- Choisir un nom inspirant (inventaire, vote citoyen, etc.)
- Travailler l’identité graphique avec des artistes locaux
- Inclure des symboles et anecdotes historiques ou naturelles du territoire
Étape 3 – Les bases juridiques et financières : encadrer la confiance
Comme un bon caveau requiert des fondations solides, la réussite d’une monnaie locale repose sur des bases juridiques. Depuis la loi ESS de 2014 (économie sociale et solidaire), il est légal de créer une monnaie complémentaire, à condition qu’elle ne soit ni rémunérée ni obligatoire. Elle doit être portée par une association (ce qui facilite l’ouverture d’un compte bancaire dédié auprès d’une banque « éthique », comme la Nef ou le Crédit Coopératif).
La garantie de la valeur est essentielle : chaque billet en circulation est adossé à des euros déposés sur le compte bancaire de l’association. En cas de besoin, chaque utilisateur peut retransformer ses billets locaux en euros.
- Rédiger des statuts clairs pour l’association porteuse
- Ouvrir un compte dans une banque partenaire
- Éditer des billets sécurisés (numéros, hologrammes, etc.)
- Prévoir un fond de réserve en euros équivalent à la circulation de la monnaie locale
Détail peu connu : certaines monnaies locales placent leurs réserves sur des produits d’épargne solidaire, donnant ainsi du « poids » aux fonds dormants (comme l’Eusko, encore, qui place 100% de ses réserves sur la Nef).
Étape 4 – Sélectionner et impliquer les professionnels : une démarche concrète de labellisation
À l’instar d’un syndicat de vignerons définissant des appellations, la sélection des enseignes partenaires donne tout son sens à la démarche. Les « acceptants » signent une charte : respect de valeurs éthiques (écologie, solidarité, développement local). Le but : éviter que la monnaie devienne un simple bon de réduction, mais qu’elle soutienne un tissu commercial aligné avec les valeurs du collectif.
Quelques questions clés :
- Les commerces de grande distribution seront-ils acceptés ?
- Faut-il privilégier des circuits courts, du bio, du commerce équitable ?
- Prévoir une visite ou un audit avant la labellisation
- Former les commerçants pour expliquer le fonctionnement à leurs clients
À Bayonne, 1 entreprise sur 10 acceptait l’Eusko en 2022 (850 structures), ce qui a permis de tisser de véritables réseaux économiques alternatifs.
Étape 5 – Rendre la monnaie locale vivante : communication, animations, vie du réseau
Comme une fête des vendanges, le lancement d’une monnaie locale se célèbre. Un marché inaugural, des ateliers de sensibilisation dans les écoles, des concours d’illustrations pour les billets ou de potentiels partenariats avec des festivals et événements du territoire.
- Créer un site internet clair et convivial
- Former des « ambassadeurs » bénévoles pour animer les stands lors des événements
- Diffuser des témoignages de commerçants et usagers pour amorcer un bouche-à-oreille
- Organiser des distributions ponctuelles de monnaie locale avec des « bonus » de conversion pour encourager le démarrage
La communication est aussi continue : newsletters, affiches dans les commerces, relais dans la presse locale.
Monnaie papier ou monnaie numérique ?
Si le billet papier évoque la convivialité des bistrots, beaucoup de collectifs basculent aujourd’hui vers des solutions numériques, notamment grâce à la plateforme Cyclos utilisée par près de 40 monnaies locales en France (source : Cyclos). Cela permet une gestion plus rapide, une traçabilité accrue et l’accès à des paiements mobiles.
- La monnaie papier facilite l’inclusion, notamment chez les publics non connectés
- Le numérique séduit les jeunes générations et les commerçants pressés
Certaines monnaies, comme la Gonette à Lyon, mixent les deux solutions. D’autres réfléchissent à de possibles systèmes de fidélité ou de dons automatiques à des associations locales lors des transactions.
Obstacles et leviers : ce qui fait réussir (ou pas) une monnaie locale
L’humain, toujours. Selon une étude publiée par le CNRS (2021), le principal frein évoqué est la difficulté à massifier l’usage : près de 70 % des utilisateurs restent de « petits » consommateurs. Autre écueil, l’implication parfois fluctuante des professionnels, surtout dans les temps creux.
- Bien identifier en amont les commerces motivés (éviter les signatures « pour faire plaisir »)
- Prévoir une animation régulière, qui suscite l’habitude et la convivialité
- Accompagner les commerçants pour l’usage administratif (remboursement, comptabilité…)
- Travailler de concert avec les collectivités pour bénéficier de subventions, de locaux, voire intégrer une partie des paiements publics (ex : cantines scolaires, médiathèques, comme à Bayonne et Grenoble).
À noter : durant la crise sanitaire du Covid-19, plusieurs monnaies locales ont perdu 20 à 30 % de leur volume d’échanges… mais se sont révélées être de précieux amortisseurs pour certains petits commerces (source : rapport de la Banque de France, 2021).
Exemples inspirants et petites histoires en France
| Nom de la MLC | Territoire | Nombre d’utilisateurs (2022) | Volume en circulation (2022) |
|---|---|---|---|
| Eusko | Pays Basque | 3 750 | 3,6 M€ |
| La Gonette | Lyon | 1 300 | 170 000 € |
| La Doume | Puy-de-Dôme | 1 200 | 120 000 € |
| La Graine | Drôme | env. 380 | nd |
Derrière les bilans, chaque monnaie locale raconte une histoire : celle des maraîchers qui n’auraient pas survécu à la crise sans l’engagement des acheteurs locaux, celle des boulangers décidant de payer leurs apprentis en Doume, ou encore des marchés de Noël entièrement animés en monnaie locale.
Le cheminement est parfois long. Dans la Drôme, dès 2016, des collectifs ont organisé des balades vigneronnes pour « parler monnaie » en marchant entre les rangs de Syrah, croiser sourires et avis autour d’un verre. À Toulouse, la création du Sol-Violette fut l’occasion de rencontres entre acteurs sociaux, coopératives et artistes de la ville.
Et après ? Faire germer le commun, relier les bords
Dans le paysage vallonné des initiatives citoyennes, la monnaie locale ne prétend pas remplacer les circuits économiques traditionnels. Elle apporte néanmoins, comme une haie autour de la parcelle, un vent doux de protection et de partage. L’enjeu, c’est de rester humble mais régulier, d’imaginer la monnaie locale comme outil d’éducation populaire, de festival, de transmission.
Chaque nouveau territoire peut tisser son propre récit : intégrer la MLC dans les événements culturels, créer des boucles d’échanges avec des réseaux de producteurs, ou s’investir dans des projets communs (jardins partagés, petits travaux ou ateliers de sensibilisation). Les échanges locaux nourrissent à la fois les liens et le sol.
Le parcours pour lancer une monnaie locale citoyenne est exigeant : il réclame à la fois ténacité et ouverture, ancrage et inventivité. Mais il offre, pour peu qu’on sache prendre le temps d’écouter, de marcher et d’associer bien des sensibilités, une vraie densité de vie et de possibles renouvelés pour nos villages, nos quartiers, nos territoires.
