Dans les coulisses d'une monnaie locale : la main des citoyens

1 avril 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Le réveil citoyen : quand la monnaie prend racine dans les territoires

La Drôme aime les sentiers qui bifurquent. Dans un territoire où l’on cultive le goût du collectif, il n’est pas étonnant que la question de la monnaie locale y trouve ses terrains d’expérience. Mais une monnaie alternative, comme le Luciole en Drôme-Ardèche, n’est pas un simple billet parallèle à l’euro : c’est avant tout une aventure humaine, où chaque citoyen devient cogestionnaire du "bien commun".

Loin de la froideur des circuits bancaires, l’histoire d’une monnaie locale est pavée de réunions de village, de débats sur la composition des conseils d’administration, de dialogues sur les valeurs et les choix collectifs. On y boit un café, on y goûte un pain bio sous la halle, on y refait le monde… Le billet, ici, a l’odeur de la lavande – et parfois l’accent des vignerons.

Qu’est-ce qu’une monnaie locale citoyenne ?

Une monnaie locale complémentaire (MLC) permet d’effectuer des achats chez des professionnels d’un territoire, tout en excluant les circuits de la finance spéculative. Elle vise à favoriser les commerces, producteurs, artisans et associations engagés dans l’économie réelle, souvent selon une charte éthique et écologique. Selon l’association Sol, la France comptait, en 2022, plus de 80 initiatives actives, concernant environ 40 000 utilisateurs et un volume annuel supérieur à 4 millions d’euros échangés en monnaie locale (France 3 Régions).

À Nyons, Crest, Die ou Valence, de plus en plus d’habitants font le choix d’adhérer à une telle démarche… et de s’engager dans sa gestion.

La gouvernance partagée : pilier des monnaies locales

Les MLC ne fonctionnent pas en roue libre. Derrière chaque billet, des dizaines de citoyens s’activent pour donner sens, cohérence et vitalité à la démarche. Cette implication se structure selon plusieurs axes :

  • La création de la charte éthique : avant toute émission de monnaie, un collectif de citoyens, de commerçants et d’associatifs définit les valeurs et critères d’acceptation.
  • Le conseil d’administration : il est constitué pour moitié, voire davantage, de citoyens usagers, à parts égales avec les représentants des professionnels et souvent des élus locaux.
  • L’animation territoriale : les bénévoles assurent la sensibilisation, la formation à l’utilisation de la monnaie, la communication, l’organisation d’événements…
  • La gestion des fonds de garantie : la contrepartie en euros des billets émis est confiée, selon des principes collectivement débattus, à des banques éthiques ou crédits coopératifs.
  • Les choix politiques : admission ou refus de partenaires, orientation écologique, soutien à certains projets… chaque grande décision fait l’objet de votes et d’assemblées ouvertes.

La charte du Luciole, par exemple, a été coécrite lors d’ateliers participatifs, où habitants, producteurs et consommateurs volontaires se sont réunis dès l’inauguration du projet en 2011 (La Luciole).

Des engagements multiples : quelles formes prend la participation citoyenne ?

1. S’impliquer dans la vie associative

Au-delà du simple usage des billets, de nombreux citoyens participent à la vie de l’association qui gère la monnaie. Cela se décline ainsi :

  • Animation de points de change (où l’on échange ses euros pour des Lucioles ou autres monnaies locales)
  • Accueil de nouveaux utilisateurs et accompagnement des commerçants dans la démarche
  • Organisation d’événements, comme la Fête de la Monnaie, ateliers pédagogiques dans les écoles, ou débats publics
  • Participation aux assemblées générales et votes sur l’évolution de la charte ou l’extension du réseau

Selon le rapport annuel du Mouvement Sol : les associations qui pilotent ces monnaies sont animées en moyenne par une trentaine de bénévoles actifs par bassin de vie, mobilisés plusieurs dizaines d’heures chaque mois.

2. Innovation et mutualisation : des citoyens à l’origine de nouveaux usages

L’histoire récente des monnaies locales montre que les citoyens ne se contentent pas de suivre, ils innovent. En 2016, autour de la Vallée de la Drôme, un collectif d’agriculteurs a proposé d’expérimenter la "Boucle des producteurs" : tout un circuit court, de la production à la consommation, réglé exclusivement en Lucioles. On y a vu fleurir des marchés 100 % monnaie locale, mais aussi des projets solidaires, tels que le don de Lucioles à des familles en difficulté, financé par des micro-dons volontaires.

En pays basque, l’Eusko – aujourd’hui la première MLC de France – a été la première à lancer une version numérique de sa monnaie en 2017, après une campagne de consultation citoyenne auprès de plus de 500 utilisateurs locaux (Eusko).

3. Une monnaie, un engagement militant

Utiliser et gérer une MLC, c’est aussi affirmer publiquement des choix économiques et éthiques : refuser l’évasion fiscale, défendre le commerce de proximité, soutenir des pratiques agricoles durables. Certaines associations s’engagent dans des campagnes d’éducation populaire, créent des réseaux d’ambassadeurs citoyens, ou développent des outils pédagogiques adaptés à tous les âges.

Des débats animent naturellement la vie démocratique de ces collectifs : faut-il accepter des chaînes de magasins bio ou privilégier uniquement les petits indépendants ? Encourager l’usage numérique ou rester attaché au billet papier ? À Crest ou à Die, ces discussions prennent parfois autant d’importance que la gestion technique de la monnaie elle-même. C’est le signe d’une vitalité, mais aussi d’une vigilance citoyenne permanente.

L’exemple de la Drôme : la Luciole, laboratoire de citoyenneté

La Luciole, lancée en 2011 sur un périmètre couvrant la Drôme et l’Ardèche, fédère aujourd’hui plus de 250 commerces partenaires, une vingtaine de points de change et près de 1200 utilisateurs réguliers. La particularité de ce projet local : sa gouvernance s’articule autour d’une assemblée citoyenne trimestrielle où chaque voix compte, qu’on soit agriculteur, employé, responsable d’association ou simple habitant.

  • Parmi les décisions marquantes issues de ces assemblées : l’exclusion d’un fournisseur accusé de greenwashing, ou la priorisation d’une banque locale pour le fonds de garantie.
  • L’association a aussi mobilisé ses membres lors du débat sur la version numérique du Luciole, lancée en 2022, avec ateliers, questionnaires et soirées d’échanges.
  • C’est au sein de ces réunions que s’imaginent les évolutions futures de la monnaie : extension géographique, développement de nouveaux outils pédagogiques, partenariats avec les collectivités.

Le modèle de la Luciole inspire désormais d’autres territoires, attirant curieux et porteurs de projet venus observer la subtilité de cette mécanique citoyenne (source).

Freins, défis et marges de manœuvre dans l’engagement citoyen

Porter une monnaie locale demande du souffle et de la constance. L’engagement du citoyen bâtisseur de monnaie se heurte à des obstacles concrets, et il faut les avoir en tête pour mesurer la portée de ces actions :

  • Mobilisation sur le temps long : l’enthousiasme des débuts peut fléchir, la relève n’est pas toujours assurée… D’où l’importance de former et d’impliquer la jeunesse.
  • Tensions internes : divergence sur la charte (intégrer ou non les artisans non bio, par exemple), nécessitent des médiations régulières.
  • Reconnaissance institutionnelle : la coopération avec les mairies et collectivités reste inégale selon les territoires (rapport Assemblée Nationale 2019).
  • Sensibilisation : la pédagogie doit être permanente pour élargir le public, contrer les clichés (« une monnaie qui ne sert à rien », etc.).

Un point marquant ressort de plusieurs analyses (comme celle de l’INRAE : INRAE 2022) : c’est dans les moments de crise (Covid, inflation, crise agricole), que les monnaies locales s’avèrent de puissants outils de résilience, à condition que la vitalité citoyenne soit entretenue.

Vers une nouvelle culture de la proximité ? Un terreau à explorer

Derrière chaque billet de monnaie locale, il faut voir d’abord des visages, ceux d’une communauté engagée, tissant un fil invisible entre le fruit cueilli sur la colline et le bistrot du coin. La gestion citoyenne d’une monnaie locale, par la pluralité de ses voix et la ténacité de ses membres, préfigure sans doute une nouvelle famille d’engagements. Plus humaine, plus polymorphe : celle où l’acte d’achat redevient un geste concret, ancré et porteur de sens, tout comme la marche dans les vignes au petit matin. Une façon délicate et résolue de remettre l’humain, et la terre, au cœur de l’économie locale, là où tout commence vraiment : par un engagement partagé et les racines qu’il fait pousser dans nos quotidiens.