Un parfum d’herbe coupée : là où naissent les monnaies locales citoyennes
On respire différemment dans une petite ville de la Drôme le jour du marché, quand la monnaie locale y circule de paniers en étals. Installer une monnaie locale, c’est plus qu’un geste économique : c’est un engagement concret dans le tissu social, la main qui tisse le lien d’un village à l’autre, comme la treille qui s’enroule sur une vieille façade. Aujourd’hui, en France, plus de 80 monnaies locales complémentaires (MLC) irriguent les places, les fermes, les librairies et les caves (Maison de la Monnaie Locale). Derrière chacune de ces expériences, une mosaïque de soutiens se dessine, et les collectivités locales jouent un rôle souvent discret mais très concret.
Pourquoi les collectivités y croient : racines et enjeux des monnaies locales
Les monnaies locales partent d’un même rêve : renforcer l’économie de proximité, accompagner la transition écologique, remettre du sens dans nos échanges. D’un côté, des citoyens bénévoles porteurs d’utopies réalistes. De l’autre, des communes ou communautés de communes soucieuses de redonner de l’autonomie et de la résilience à leur territoire. Quelques chiffres rappellent leur portée : près de 4,5 millions d’euros annuels circulent en France sous forme de monnaies locales selon l’Ademe, et la seule Gonette à Lyon réunit plus de 1000 entreprises partenaires (source : La Gonette).
- Favoriser le commerce local : Les collectivités locales voient dans les monnaies locales un outil de dynamisation du tissu économique, notamment en milieu rural ou dans les centres-villes fragilisés.
- Transition écologique et sociale : Limiter l’empreinte carbone en réduisant les transports liés aux achats et favoriser les circuits courts.
- Renforcement de la citoyenneté : Impliquer les habitants, recréer des espaces de décision collective.
Un soutien protéiforme : comment les collectivités mettent la main à la pâte
L’appui financier, la sève de ces initiatives
Les collectivités soutiennent directement les MLC grâce à des subventions à la création, des aides au fonctionnement, voire en acceptant une partie de leurs propres paiements en monnaie locale. À Grenoble, la ville a alloué 30 000 € pour le lancement de la monnaie « Le Cairn » en 2017 (source : France Bleu).
- Participation au capital des structures porteuses de MLC, soit via des SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif), soit comme membres actifs (ex. : Toulouse Métropole et l’Eusko au Pays Basque…)
- Subventions pour les actions de sensibilisation et la création de supports (billets, logiciels distribués...)
Le choix du paiement en monnaie locale : when local is also institutional
Un geste fort, rarement anodin : des collectivités acceptent de recevoir certains paiements en monnaie locale – par exemple, des usagers peuvent régler une partie de leurs services municipaux (cantine, piscines, centre de loisirs) en MLC. Un levier pour ancrer l’usage auprès des habitants.
- Exemple : à Bayonne, le Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques accepte que des subventions à des associations soient versées en Eusko (Le Monde).
- À La Rochelle, la ville accepte la "Rochefortaise" pour payer certaines prestations publiques (Ouest France).
Accompagnement logistique et institutionnel : énergie et relais
- Les collectivités prêtent parfois des locaux pour la gestion, des salles pour les AG, voire mettent à disposition personnel ou ressources en communication.
- Les collectivités servent également de caisse de résonance : elles relaient le lancement de la monnaie locale sur les bulletins communaux, lors des fêtes associatives, sur leurs réseaux sociaux.
Engagement politique et rayonnement : la Drôme et l’exemple du Cairn
La singularité de la Drôme, c’est ce goût du collectif et du « faire ensemble ». En 2021, la Communauté de communes du Royans-Vercors s’est associée à la monnaie le Cairn. Cette initiative a permis à des producteurs, artisans, restaurateurs de la vallée de recevoir la monnaie locale pour les repas scolaires, et de réinjecter ces sommes sur place. La Communauté a aussi favorisé la formation de ses agents aux principes économiques, éthiques, et organisationnels des MLC (source : Le Cairn).
À Crest, sur la rive de la Drôme, la municipalité accompagne le projet de la Rovie : aides à la communication, facilitation des relations administratives, présence lors des conseils citoyens, tout en gardant une distance prudente sur les enjeux juridiques. Les associations membres des monnaies locales citent souvent la Drôme comme exemple de territoire « laboratoire ».
Monnaies locales : chiffres, effets visibles et limites du soutien public
- 1,5 % de l’économie locale : là où la monnaie locale est la mieux implantée (notamment l’Eusko basque), elle peut représenter jusqu’à 1,5 % de la masse monétaire locale en circulation chaque année (ADI).
- Plus de 30 collectivités partenaires pour l’Eusko, près de 50 pour la Gonette en 2023 (La Gonette).
- La majorité des MLC ne franchissent jamais le seuil du millier d’utilisateurs actifs : le rôle d’entraînement des collectivités est donc déterminant pour donner confiance aux citoyens comme aux commerçants.
Certaines initiatives révèlent les enjeux de ce type de coopération :
- Souplesse administrative : la plupart des MLC restent confrontées à un cadre réglementaire restrictif. Les communes servent parfois de « bouclier » ou d’avocat pour faire avancer les autorisations nécessaires auprès de la Banque de France (voir le cas de la Roue, en Provence).
- Effet de levier psychologique : quand une mairie « joue le jeu », l’effet d’entraînement est souvent immédiat : commerçants et citoyens sont rassurés, les flux augmentent… jusqu’à trois fois en quelques mois (source : ADEME, « Évaluation des monnaies locales », 2021).
- Mais… Soutenir une monnaie locale n’exonère pas des effets de mode ou d’essoufflement. La mobilisation doit se renouveler, sur plusieurs années, et se diversifier.
Des initiatives inspirantes et des pistes à explorer
D’autres territoires expérimentent l’élargissement du champ des paiements possibles : les métropoles réfléchissent à la fiscalité locale en MLC pour des taxes viticoles, ou à l’utilisation en tant que « bons solidaires » remis aux familles lors des marchés hebdomadaires accueillant des producteurs partenaires.
- À Toulouse, la MLC « Sol-Violette » a intégré une société de transports pour les paiements de tickets de bus.
- Dax expérimente depuis 2023 des primes en DakO (leur MLC) pour les actions citoyennes auprès des jeunes.
Les monnaies 100% numériques, testées à Bordeaux et dans l'est lyonnais, simplifient la comptabilité des collectivités et permettent de délivrer très rapidement des aides sociales en circuit court, sans attendre de règlements bancaires traditionnels.
Ferments d’une autre manière de vivre les échanges
Sous les platanes de la Drôme ou dans les quartiers anciens de Bayonne, la circulation des monnaies locales transforme la façon dont on vit et dont on commerçe : appuyées par des élus attentifs et des techniciens investis, elles permettent de redonner une valeur concrète à l’économie du quotidien. Les collectivités, par leur engagement et leur variété de soutiens, jouent un rôle essentiel pour enraciner cette expérience dans nos territoires – et préserver, dans le souffle de chaque billet ou application numérique, ce goût du lien vivant.
Reste à voir jusqu’où elles sauront aller : gagneront-elles la confiance des grandes enseignes ? Pourront-elles s’imposer comme levier pour la transition écologique ou comme outils d’urgence sociale ? Les collectivités, de la vallée du Rhône aux collines du Pays basque, ont un rôle de passeurs que rien ne peut remplacer.
