Les monnaies locales françaises : voyage au cœur d’une économie enracinée

20 juillet 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Comprendre les monnaies locales : racines et fonctionnement

Les monnaies locales complémentaires (MLC) sont des instruments d’échange reconnus légalement depuis la loi du 31 juillet 2014 sur l’économie sociale et solidaire : elles s’utilisent sur un territoire précis, en complément de l’euro, et s’échangent souvent « un pour un », c’est-à-dire que 1 unité de monnaie locale = 1 euro. Elles ne remplacent pas la monnaie nationale, mais invitent à consommer différemment.

  • But : dynamiser l’économie locale, favoriser les circuits courts, engager des pratiques écologiquement ou socialement plus vertueuses.
  • Fonctionnement : pour utiliser ces monnaies, on les « convertit » contre des euros auprès d’associations ou de relais locaux, puis on les dépense dans un réseau de commerces, artisans, producteurs, associations… qui s’engagent à respecter une charte éthique. Les euros servent généralement de fonds de garantie, parfois placés dans des banques éthiques (Crédit Coopératif, La Nef…).
  • Avantage : la monnaie reste sur le territoire : elle ne nourrit ni la spéculation, ni les multinationales, elle circule au service du tissu local.

Fin 2023, la France comptait près de 82 monnaies locales lancées, dont plus de la moitié actives (source : Réseau des monnaies locales complémentaires citoyennes). Quelques-unes totalisent à elles seules plusieurs milliers d’utilisateurs actifs.

Tour d’horizon : les principales monnaies locales françaises en 2024

Chaque monnaie a ses couleurs, son accent, ses paysages. Tour d’horizon de celles qui incarnent le mieux ce mouvement depuis plusieurs années.

Le Leman – entre France et Suisse

  • Zone : Genève, Pays de Savoie, Haute-Savoie, et l’Ain — quatre départements et la Suisse romande
  • Date de création : 2015
  • Utilisateurs : plus de 5 000 particuliers, près de 800 entreprises et associations partenaires (source : leman.org)
  • Volume en circulation : environ 400 000 Léman (chiffres 2023)
  • Anecdote : Le Léman est pionnier dans la numérisation, avec une version dématérialisée. Certains marchés acceptent à la fois billets et paiement mobile.

La Gonette – l’énergie de Lyon

  • Zone : Métropole de Lyon et proches environs
  • Date de création : 2015
  • Utilisateurs : 2 100 utilisateurs réguliers, 370 structures acceptantes (source : lagonette.org, 2023)
  • Volume : plus de 127 000 Gonettes en circulation
  • Spécificité : Possibilité d’utiliser la Gonette en version numérique, intégrée au niveau des paiements de proximité.

La Roue – la Provence et le sud

  • Zone : Provence-Alpes-Côte d’Azur (Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes, Gard, Drôme Provençale...)
  • Date de création : 2011 à Avignon, rapidement étendue
  • Utilisateurs : 2 900 particuliers, 980 entreprises et associations (source : laroue.org, 2023)
  • Volume : plus de 350 000 Roues circulent, avec une progression notable après la pandémie.
  • Particularité : La Roue propose aussi une version numérique (Roue Pay), accessible depuis 2021.

Le Sol-Violette – pionnier toulousain

  • Zone : Toulouse et périphérie
  • Date de création : 2011
  • Utilisateurs : environ 2 000 (2023)
  • Partenaires : près de 250 points d’acceptation
  • Histoire : Créé dans la dynamique des « Toulousains solidaires » avec une forte participation citoyenne.

L’Abeille – la Gascogne enracinée

  • Zone : Villeneuve-sur-Lot et Gascogne/Lot-et-Garonne
  • Date : 2010
  • Utilisateurs : 800 environ, avec près de 100 commerces référencés
  • Fait marquant : L’Abeille est l’une des premières monnaies françaises, elle circule depuis plus de 14 ans dans un territoire rural.

L’Eusko – fierté du Pays Basque

  • Zone : Pays Basque français
  • Date de création : 2013
  • Utilisateurs : la référence avec plus de 4 000 particuliers adhérents, et près de 1 450 entreprises ou associations acceptant l’Eusko (source : euskalmoneta.org, 2023)
  • Volume : 3,7 millions d’Eusko en circulation : c’est la plus grande monnaie locale d’Europe en volume
  • Originalité : L’Eusko reverse 3 % des changements aux associations locales choisies par ses membres.

D’autres monnaies locales importantes

  • Le Stück (Strasbourg et Eurométropole) : 180 professionnels, 1 500 particuliers — insistant sur la vie de quartier et les éco-événements.
  • Muse (Nancy et Meurthe-et-Moselle) : 800 adhérents, 130 structures acceptantes, création en 2017.
  • Occitan (Montpellier et Hérault) : montée progressive : 120 points d’acceptation.

Les chiffres clés et l’impact réel des monnaies locales en France

  • Volume global : selon le Mouvement Sol, les monnaies locales françaises représentent aujourd’hui plus de 7,5 millions d’euros en circulation (2023-2024).
  • Nombre d’utilisateurs : on estime autour de 25 000 particuliers et 7 000 entreprises engagés à travers tout le pays.
  • Tendances : Après un frémissement en 2017-2019, la crise Covid-19 a consolidé les usages, avec des progressions de +20 % sur certains territoires entre 2021 et 2023 (source : lemouvement.sol).

Le succès varie considérablement selon les régions. Là où la dynamique associative est forte (Pays Basque, Savoie, Occitanie), la monnaie s’installe durablement ; ailleurs, elle peut vivoter faute d’appui ou de relais.

Monnaie Zone Utilisateurs Structures adhérentes Volume (2023)
Eusko Pays Basque 4 000+ 1 450 3,7 millions
Leman Savoie & Genève 5 000 800 400 000
La Roue PACA 2 900 980 350 000
La Gonette Lyon 2 100 370 127 000
Sol-Violette Toulouse 2 000 250 n.c.

Pourquoi et comment les monnaies locales marquent le territoire

Défendre une monnaie locale, c’est entrer dans une histoire, des ambiances, des arômes. À Pau, on sent l’énergie du Chemin Béarnais et du Sol Oussou ; à Nantes, la SoNantes, qui a fonctionné de 2015 à 2019, a laissé des souvenirs de paquets de billets colorés le samedi matin sur le marché.

Plus qu’un simple outil de paiement, la monnaie locale crée des liens :

  • Rencontres : on échange en mains propres, on rejoint une association… La Gonette organise des cafés-découverte, l’Eusko intègre les écoles dans ses actions pédagogiques.
  • Valorisation des savoir-faire : seules les entreprises locales, engagées dans la charte (écologie, respect social), peuvent adhérer. C’est un repère pour consommer autrement.
  • Réinvestissement local : les euros collectés sont parfois déposés dans des banques éthiques ou investis dans des projets sociaux et écologiques.
  • Souplesse : la majorité des monnaies sont désormais disponibles aussi bien en billets qu’en version numérique, facilitant leur usage dans les commerces de proximité.

Des expériences pilotes vont encore plus loin : à Bayonne, une partie de la cantine scolaire peut être payée en Eusko, et depuis 2023, certains accompagnements sociaux du département (insertion, santé) se font en monnaie locale, pour favoriser la dépense dans les commerces agréés.

Ce que disent les chiffres… et ce qu’ils cachent

Si la progression reste modeste au regard de l’économie globale, les monnaies locales offrent un levier discret mais réel pour « solidariser » des villages entiers, des marchés, des artisans. Et parfois, pour relocaliser de véritables chaînes de valeur, comme dans le Pays Basque, où plus de 60 % des utilisateurs disent avoir changé leurs habitudes de consommation (source : enquête Eusko, 2022).

Quelques chiffres à garder en tête :

  • Plus de 1 500 professionnels acceptent une monnaie locale rien qu’en Nouvelle-Aquitaine.
  • Les transactions numériques (paiement mobile) représentent désormais jusqu’à 40 % des paiements sur certains territoires (Pays Basque, Région Rhône-Alpes).
  • Les collectivités s’y engagent : la Métropole de Lyon, Bayonne, la Communauté d’Agglomération de Dax ont intégré les monnaies locales à certains paiements publics ou subventions depuis 2021.

Perspectives : entre racines et modernité

On vient aux monnaies locales pour une idée, on y reste pour le plaisir du geste : glisser une Abeille sur un comptoir en bois, discuter avec le fromager qui troque en Rozko... C’est ce mélange de convivialité et d’engagement solidaire qui fait, malgré tout, la force de ces monnaies régionales.

L’avenir se dessine entre approfondissement du numérique, implication accrue des collectivités et élargissement du cercle des usagers. La dynamique « locale » – qu’elle soit monétaire, agricole ou artisanale – n’est plus une utopie de coin de marché, mais une réalité qui prend racine. On n’est jamais aussi riche que de ce qu’on partage dans le regard d’un commerçant du coin, le parfum d’une saison, le temps d’une transaction pleine de sens.

Sources : le Mouvement Sol, le Réseau des monnaies locales complémentaires citoyennes, leman.org, euskalmoneta.org, lagonette.org, laroue.org, Observatoire national des monnaies locales (monnaie-locale-complementaire.net), médias régionaux et associatifs de 2022-2024.