Terroir, énergie et monnaies locales : quand la transition s’ancre dans nos territoires

31 mars 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Un souffle nouveau sur nos campagnes

Marcher un matin de septembre, quand la brume léchait encore les premières vignes, c’est sentir tout le poids discret des paysages et la vie anonyme des sols. C’est aussi, de plus en plus, croiser des installations qui rendent l’air plus léger : panneaux solaires sur la toiture d’une ferme, petite éolienne posée entre des haies, ou chaufferie bois frémissante. Ce foisonnement d’initiatives locales pour les énergies renouvelables, on le doit à toute une mosaïque d’acteurs : collectivités, collectifs citoyens, agriculteurs, habitants. Depuis quelques années, un autre acteur s’invite à la table : la monnaie locale complémentaire.

De la Charette (en Drôme-Ardèche) à l’Eusko (Pays basque), plus de 80 monnaies locales circulent en France, rythmant la vie économique des territoires tout en défendant les circuits courts. Peu à peu, ces monnaies franchissent un pas supplémentaire : financer la transition énergétique là où elle a vraiment du sens, tout près, à hauteur de village ou de quartier. Mais comment se croisent, concrètement, ces deux mondes ? À quels projets participent-elles, et avec quel impact ?

À la rencontre des monnaies locales : rôle et fonctionnement

Avant d’entrer dans le détail des liens avec les énergies renouvelables, il faut comprendre ce qui fait le sel d’une monnaie locale :

  • Elle ne circule que dans une zone déterminée (ex : une vallée, une agglomération), entre habitants, producteurs, commerçants et structures partenaires.
  • Elle favorise l’économie réelle – ce sont surtout des biens et services locaux qui sont échangés, non de la spéculation.
  • Elle fonctionne en parité avec l’euro, souvent à 1 pour 1, ce qui évite la complexité pour les usagers.
  • Elle est gérée par une association citoyenne qui définit sa charte d’éthique, ses agréments, et qui va souvent plus loin en s’engageant pour la transition écologique.

Des monnaies comme la Gonette (Lyon), l’Eusko (Pays basque), la Miel (Nice), la Pêche (Paris-Montreuil), la Roue (PACA) n’ont cessé ces dix dernières années d’expérimenter leur potentiel bien au-delà du seul commerce local.

Énergies renouvelables et monnaies locales : comment le lien se crée-t-il ?

Le mariage entre monnaie locale et projet d’énergie renouvelable peut malheureusement sembler, d’emblée, abstrait. Pourtant, il s’incarne déjà, ici et là, dans des réalisations très concrètes :

  • Financement participatif : utiliser la monnaie locale comme support d’épargne citoyenne pour investir dans le solaire, l’éolien ou le bois énergie.
  • Paiement de biens ou services liés à l’énergie renouvelable : acheter de l’électricité verte, payer un artisan installant une chaudière pellet ou une entreprise de maintenance photovoltaïque.
  • Partenariats avec les fournisseurs d’énergie coopératifs : intégrer la monnaie locale dans la chaîne des acteurs impliqués dans la production et la consommation d’énergie verte.
  • Aides et subventions locales: parfois, une partie des aides à la rénovation énergétique peuvent être “fléchées” en monnaie locale (ou bonifiées si paiement en MLCC).

Ce couplage est encore récent, mais les modèles se multiplient, chacun avec ses nuances propres.

Quelques initiatives majeures en France

Plusieurs expériences font aujourd’hui référence. Elles démontrent, sur le terrain, la convergence possible entre monnaie locale et transition énergétique.

L’Eusko et l’énergie citoyenne au Pays basque

L’Eusko est aujourd’hui la plus importante monnaie locale d’Europe (3,6 millions d’Euskos en circulation début 2024, source : site officiel Eusko). Son secret ? Des partenariats forts avec tous les acteurs socio-économiques, dont ceux de l’énergie.

  • En 2021, l’Eusko a été associée au financement d’une toiture solaire citoyenne à Bayonne : citoyens, entreprises et collectivités ont pu investir en Euskos sur la plateforme Énergie Partagée.
  • Des entreprises locales, comme Habia Energiea (fournisseur d’électricité coopérative), proposent de payer en Eusko la fourniture et l’installation d’équipements solaires.
  • De plus, les associations environnementales qui favorisent la rénovation énergétique reçoivent chaque année des dons en Eusko, ce qui encourage la circulation de la monnaie dans le champ de l’écologie.

La Gonette et les coopératives d’énergie de Lyon

Sur Lyon et sa région, la Gonette s’est orientée vers le lien entre économie sociale et transition énergétique.

  • En 2023, elle a permis un partenariat inédit avec Enercoop Rhône-Alpes : un particulier peut régler une partie de sa facture d’électricité en Gonettes quand il s’abonne à l’offre coopérative (source : La Gonette).
  • Une part de la monnaie collectée sert aussi à soutenir des projets de réhabilitation thermique de quartiers anciens, en complément de l’euro.

La Roue : transition énergétique en Provence

La Roue, première monnaie locale de Provence, s’est rapprochée en 2022 de plusieurs coopératives d’énergie citoyenne, telles que Enercoop PACA et Centrales Villageoises dans le Luberon et la Drôme provençale.

  • Des “roues” sont utilisées pour payer les petits producteurs, artisans ou entreprises impliqués dans l’installation et l’entretien d’équipements renouvelables, de la pompe à chaleur artisanale au micro-réseau solaire.
  • Dans la vallée de la Drôme, il existe une expérimentation où une part symbolique (jusqu’à 10%) des investissements des citoyens dans des sociétés de projets renouvelables peuvent être apportées en Roues, stimulant les échanges locaux.

La dynamique ne se limite pas aux métropoles. Dans nombre de vallées rurales, c’est la monnaie locale qui favorise l’accès aux aides à la rénovation (ex : paiement de conseils thermiques ou de matériaux écologiques).

D’autres impulsions à suivre

  • Dans les Landes, le “Txipiri” (monnaie locale de la côte sud) souhaite intégrer une bonification en monnaie locale pour toute installation de solaire sur toiture agricole ou chez les commerçants labellisés “durables”.
  • À Romans-sur-Isère, la Charrette a organisé un marché de producteurs où toute l’électricité, 100% verte, a été financée par les usagers tâchant de régler en monnaie locale.
  • La Pêche à Montreuil a financé l'installation de pompes à chaleur pour des habitats partagés, une partie étant réglée en Pêches (source : Alternatiba).

Chiffres, freins et leviers : état des lieux en 2024

Si le couplage monnaie locale et renouvelable enthousiasme, il demeure marginal à l’échelle nationale. Quelques données-clés :

  • Sur 80 monnaies locales en France (source : MLCC.fr), environ 18 ont déjà participé ou lancé des partenariats énergétiques.
  • La part des projets d’énergies renouvelables financés partiellement en monnaie locale reste faible (moins de 1% des montants totaux d’investissement en 2023, source : Ademe).
  • En revanche, la notoriété locale est forte : à Bayonne, 15% des résidents connaissent le lien entre Eusko et solaire citoyen ; à Lyon, 11% des usagers de la Gonette citent l’énergie comme une motivation d’adhésion (Baromètre Enercoop 2022).

Le principal frein demeure la capacité d’absorption du réseau : tous les artisans ou collectifs n’acceptent pas encore la monnaie locale comme règlement, et toutes les collectes citoyennes pour l’énergie ne sont pas prêtes à l’accueillir. À cela s’ajoutent les limites juridiques : en France, il n’existe pas de cadre permettant un usage massif de monnaies locales pour des investissements structurants (règlementations Banque de France, critères de solvabilité...).

Perspectives : quels enjeux pour les territoires viticoles et ruraux ?

Ce sont pourtant les paysages de la vigne, les bourgs serrés contre leur clocher, les longues collines de chênaies qui recèlent le plus gros potentiel de cette alliance. Ici, la monnaie locale incarne une manière sensuelle et concrète de réinvestir son territoire :

  • En y ancrant la valeur créée par l’énergie renouvelable (ex : panneaux sur cave coopérative, chaufferie bois d’une maison d’hôte) dans les circuits de l’artisanat, du commerce et du tourisme local.
  • En stimulant la coopération entre agriculteurs, artisans, collectivités et citoyens, souvent sur des échelles “humaines”.
  • En valorisant auprès des jeunes générations la possibilité de “reprendre racine” par l’action : investir, s’approvisionner, conseiller, et pourquoi pas, innover collectivement.

Au fond, monnaie locale et énergie renouvelable partagent la même logique de “terroir renouvelé” : résilience, autonomie et sens du collectif. Si la généralisation prendra du temps, chaque expérience réussie, chaque toiture qui scintille sous le soleil grâce à quelques Eusko ou Gonettes, dessine déjà un autre horizon — celui d’une transition énergétique où la question monétaire retrouve, elle aussi, des parfums de genêt et de pierre chaude.

Quelques ressources pour aller plus loin