Un parfum de billette, une dynamique de territoire : brève histoire des monnaies locales
La première fois qu’on saisit entre ses doigts une coupure de monnaie locale — un Cairn en Isère, une Gonette à Lyon, un Stück à Strasbourg, ou l’incontournable Élef en Drôme-Ardèche —, on pressent le geste politique et concret. Loin de n’être qu’un clin d’œil militant ou une curiosité pour touristes lassés des euros, ces billets singuliers tracent dans le paysage économique des sillons profonds où circule la vitalité locale. Mais quels effets mesurables ces monnaies ont-elles vraiment sur l’emploi ?
Dans la Drôme, la vigueur associative, la densité de petits producteurs et la culture coopérative offrent un terreau fertile à la circulation de ces monnaies. Si l’intuition, répandue sur les marchés et dans les caves, murmure que leur rôle est positif, l’heure est venue de plonger dans les chiffres, les expériences, le concret.
Comment mesurer les impacts économiques d’une monnaie locale ?
La clé d’une monnaie locale n’est pas tant sa capacité à remplacer l’euro, qu’à le compléter, en stimulant ce que les économistes appellent « la relocalisation de la valeur ajoutée ». Pour mesurer ce phénomène :
- On analyse la circulation accrue de la monnaie dans un territoire donné
- On observe la place prise par les entreprises et leurs niveaux d’activité
- On interroge l’évolution des emplois locaux directs et indirects
Des indicateurs classiques s’affinent alors : taux de fuite monétaire (part des dépenses quittant le territoire), multiplication des flux entre acteurs locaux, création de postes liés à la gestion de la monnaie, etc.
L’effet multiplicateur : une circulation qui nourrit l’activité
L’un des concepts les plus déterminants est l’effet multiplicateur local. Il désigne l’impact additionnel généré par la réutilisation répétée de la monnaie sur place : 1 euro dépensé localement, puis réutilisé dans d’autres achats locaux, produit finalement bien plus qu’une simple transaction.
Ainsi, une étude conduite par le think tank New Economics Foundation au Royaume-Uni montre qu’un achat effectué chez un commerçant local, en livre sterling, génère en moyenne 2 à 3 fois plus de valeur pour l’économie locale que la même somme dépensée dans une grande surface ou une enseigne internationale (NEF, 2002).
Quand la monnaie locale s’en mêle, le phénomène s’accentue : selon la Fondation Zoéin, dans la région de Bristol — où la Bristol Pound a connu un essor remarquable —, chaque unité de monnaie locale circule en moyenne 3,1 fois avant de rentrer dans l’économie « classique ». À titre de comparaison, un euro ou une livre sterling quitte la sphère locale après 1,4 à 1,7 utilisation (Zoéin, 2018).
Des emplois créés… ou ancrés ? Analyse des créations et préservations d’emplois
Au fil des années, plusieurs retours d’expérience montrent que la mise en circulation d’une monnaie locale favorise non seulement la création d’emplois, mais surtout la consolidation de ceux existants :
- En Ariège, La monnaie locale l’Ariège : dans son rapport d’évaluation 2021, le réseau annonce que 22% des professionnels adhérents ont embauché ou évité des suppressions de postes grâce à ce dispositif.
- La Gonette, à Lyon, va plus loin : en 2020, 70% des quelque 270 structures affiliées affirment avoir connu une hausse de leur activité grâce à la Gonette. Sur ces structures, 18% font état de créations de postes, généralement sur des contrats de proximité (accueil, vente, artisanat local).
- La Mesure dans la Drôme, bien que plus récente, commence à tracer sa propre courbe avec un effet sensible sur les commerces ruraux : la Fédération des Monnaies Locales recense 6 à 11 emplois nouveaux chaque année depuis 2019, tous liés à l’accroissement de la clientèle fidèle ou à des initiatives de circuits courts agricoles.
À noter que ces chiffres semblent modestes à l’échelle nationale. Mais sur un territoire à échelle humaine, le moindre emploi consolidé demeure précieux : il soutient la vie des villages, favorise le maintien de services, apaise la tentation de partir chercher du travail en ville.
Focus sur les secteurs d’activité les plus touchés
Les métiers directement concernés sont ceux des circuits courts et activités de proximité :
- Épiceries, boulangeries et marchés de producteurs : voient leur volume d’affaires croître de 8 à 15% dans certaines communautés pratiquant la monnaie locale, indiquent les résultats intermédiaires des groupes d’étude sur le Stück et l’Abeille à Toulouse.
- Petites entreprises artisanales (menuisiers, graphistes, réparateurs de vélos…) : souvent cités comme parties prenantes, ils témoignent d’une fidélisation de la clientèle et d’une meilleure diversification des commandes.
- Associations et structures d’insertion : la monnaie locale est parfois utilisée pour rémunérer des missions ponctuelles, contribuant à l’inclusion sociale (exemple : Réseau Accorderie).
Dans la Drôme, la cave coopérative, l’ébéniste, la librairie indépendante ou la petite auberge profitent de ce circuit court monétaire pour faire circuler leur recette sur le territoire, réinvestir dans leur outil de travail, embaucher au besoin ou stabiliser l’existant.
La réduction de la fuite monétaire : effet sur la pérennité économique
C’est le nerf de la guerre : chaque euro qui s’échappe vers la grande distribution, les plateformes ou l’investissement non local est un potentiel revenu, un potentiel emploi, qui s’évapore.
L’introduction d’une monnaie locale induit :
- Une diminution mesurée de la « fuite monétaire » : À Bristol, le taux de “relocalisation monétaire” a augmenté de 24% en trois ans après le lancement du Bristol Pound, selon le rapport de l’université de Bath (University of Bath, 2019).
- Des réseaux d’affaires plus résilients : Les commerces, confrontés à des incertitudes (crises, ruptures), disposent d’un levier supplémentaire pour se soutenir lorsqu’une part de leur trésorerie circule via la monnaie locale.
Dans la vallée de la Drôme, cet ancrage monétaire a notamment permis à plusieurs commerces menacés de fermetures temporaires (crise sanitaire, etc.) de maintenir une activité via le soutien de consommateurs engagés, venus spécifiquement payer en Élef ou en Mesure.
Les emplois dédiés à l’animation et à la gestion : une micro-filière en création
Derrière chaque monnaie locale, on trouve des emplois spécifiques et souvent oubliés : coordinateur.rice, animateur.rice de réseau, responsable des adhésions, développeur d’application mobile, chargé de communication… En France, la Fédération des Monnaies Locales recense environs 110 emplois directs liés à la gestion des monnaies locales en 2023.
Si ce nombre reste modeste, il représente, dans certains territoires ruraux, l’un des rares viviers d’emplois non délocalisables. De plus, l’effet d’entraînement sur la jeunesse locale — stages, services civiques, engagements associatifs — permet de (re)donner aux jeunes un goût pour la gestion collective et la coopération économique.
Pour aller plus loin : quels obstacles limitent l’impact sur l’emploi ?
Même si les monnaies locales génèrent des effets positifs sur l’emploi, certains freins tempèrent leur potentiel :
- Le nombre d’adhérents : le seuil critique pour un véritable effet de masse semble être autour de 1000 utilisateurs/acteurs économiques (source : étude sur la Gonette, Lyon Métropole).
- La difficulté d’accès des petites entreprises du secteur non-marchand : certaines activités, notamment publiques ou industrielles, échappent encore largement à la dynamique.
- L’acceptation par les collectivités locales : la participation des mairies (versement d’aides, paiement de certaines prestations en monnaie locale) dope l’impact, mais n’est efficace que lorsqu’elle est massive et stable.
- Les frais de gestion : bien que la majorité des monnaies locales soient gérées en mode associatif, la paperasse et la complexité bancaire freinent parfois l’adoption à grande échelle (source : rapport du CESE, février 2023).
Pistes de réflexion : une racine pour l’économie relocalisée
La monnaie locale ne fait pas pousser les emplois comme la vigne sur les coteaux, mais elle remaillage. Elle permet à l’économie locale, souvent perçue comme fragile, d’enraciner la richesse produite et d’éviter la déperdition. Si les chiffres restent à échelle humaine, les effets sont palpables : maintien de petits commerces, création de services, réactivation de liens sociaux — autant d’éléments qui, mis bout à bout, redonnent aux villages et villes moyennes un souffle d’autonomie et d’identité.
La Drôme, terre de générosité et de résilience, l’a bien compris. Espérer, ici, ne pas voir disparaître la dernière épicerie, la cave au village, le forgeron ou la fleuriste, passe aussi, parfois, par le choix de payer en monnaie locale. La graine semée ne devient arbre qu’avec patience, mais elle trace déjà le début d’une forêt.
