La mesure : vivre autrement la Drôme avec la monnaie locale du Pays Diois

23 juillet 2026

À la rencontre des vignes et des paysages de la Drôme

Ce que cache une pièce de papier : philosophie et origine de la mesure

Dans la lumière douce du matin sur les coteaux du Diois, une petite pièce de papier circule d’un fromager à un vigneron, d’un maraîcher à un artisan. Sur ce billet, pas de Marianne, ni de traces de Paris, mais des paysages, une promesse : celle de la mesure, la monnaie locale du Pays Diois. Créée en 2017 (source : lamesure-monnaielocale.org), la mesure s’inspire du mouvement national des monnaies complémentaires, né pour soutenir l’économie locale et le tissu social.

Pourquoi une monnaie locale ? Parce que l’économie d’un territoire, c’est la circulation de l’énergie, comme les eaux d’une rivière. La mesure ne prétend pas remplacer l’euro, mais l’accompagner ; elle a été pensée pour favoriser les acteurs du Diois, conserver la richesse sur place, dynamiser l’activité des commerces indépendants, encourager une consommation consciente et renforcer les liens. Elle doit son nom à ces anciennes mesures de grain des marchés ruraux, une allusion à la vie paysanne, à l’équité et à la confiance partagée.

Fonctionnement concret : du portefeuille au panier

Comment obtenir et utiliser la mesure ?

La mesure se présente sous forme de billets – de 1, 2, 5, 10, 20 et 50 mesures. Son taux de conversion : 1 mesure = 1 euro, tout simplement. Les habitants peuvent acquérir des mesures soit dans l’un des 13 comptoirs de change du Diois (dont les offices de tourisme, commerces de Crest, Die, Châtillon-en-Diois…), soit lors d’événements (marchés, salons…). Pour cela, il suffit d’adhérer à l’association La Mesure, pour la somme annuelle de 10 €, qui permet d’intégrer le réseau.

Ensuite, il ne reste qu’à dépenser ces billets comme s’il s’agissait d’euros, dans les commerces et chez les producteurs partenaires. Ceux-ci affichent généralement un macaron « Mesure acceptée », facilement identifiable sur leurs vitrines ou leurs stands de marché.

  • Obtenir : se rendre dans un comptoir de change, échanger des euros contre des mesures
  • Dépenser : régler ses achats alimentaires, artisanaux, culturels auprès des professionnels partenaires
  • Réutiliser : les professionnels dépensent à leur tour les mesures reçues pour leurs propres achats locaux (fournisseurs, produits, services…)

Où dépenser la mesure ? Un tissu dense et vivant

D’après le site officiel, en 2024, ce sont près de 230 structures qui acceptent la mesure sur le Pays Diois. On y retrouve :

  • des boulangers, maraîchers, apiculteurs, vignerons indépendants
  • des cafés, restaurants, épiceries bio
  • des artisans d’art, boutiques de vêtements locaux
  • des librairies, des structures culturelles
  • des services (bien-être, auto-école, graphiste…)

Cette diversité rend la mesure vivante au quotidien : il est possible d’acheter son pain, ses légumes, de régler un atelier poterie ou un soin chez le naturopathe en Mesures.

Pourquoi utiliser une monnaie locale ? Impact concret et bénéfices

Les effets concrets sur l’économie du Diois

  • Valorisation des circuits courts : la mesure ne circule qu’entre structures partenaires, donc entre (quasi exclusivement) acteurs locaux. L’euro classique, lui, file parfois sur des plateformes lointaines ou vers des multinationales.
  • Renforcement du lien social : lors de chaque passage en caisse, échanger en mesures, c’est souvent engager la conversation, prendre le temps d’expliquer, tisser la confiance.
  • Stimulation de l’économie : chaque mesure reçue doit être réinvestie sur le territoire. Impossible de la remettre à la banque ou d’en faire un placement. Par ce mécanisme, la monnaie circule plus vite, fait vivre plusieurs mains, plusieurs métiers.

Chiffres et anecdotes

  • En 2023, la circulation estimée dépassait 50 000 mesures en circulation sur l’année sur le territoire du Diois et de la Drôme Sud (source : rapport d’activité de l’association La Mesure).
  • Selon une étude réalisée par l’association en 2022, plus de 50% des échanges se font dans l’agroalimentaire (marchés, AMAP, commerces bio), suivi par l’artisanat et la culture.
  • Un vigneron de Châtillon, partenaire de la mesure, observe que « lors des vendanges, de nombreux bénévoles étrangers sont intrigués par cette monnaie, ce qui donne souvent lieu à des discussions sur l’économie solidaire et sur nos pratiques locales. »
  • En 2018, la mesure a permis de financer, via les cotisations de ses membres, la création d’un guide des producteurs engagés dans le bio ou la biodynamie, distribué gratuitement à tous les nouveaux adhérents.

Quelles limites et défis pour la mesure dans le Diois ?

L’embarquement pour une monnaie locale ne va pas sans remous. Bien que la mesure séduise une communauté engagée et de plus en plus large – plus de 820 adhérents recensés début 2024 –, elle ne représente qu’une fraction du volume total des transactions sur le territoire. La fidélisation des commerçants reste un enjeu : tous les professionnels n’ont pas la possibilité de réutiliser toutes les mesures reçues pour leurs propres achats. Certains convertissent donc une partie de leurs mesures en euros auprès de l’association, qui les échange contre une commission minime (2 à 5%, destinée à financer les actions et la communication de la monnaie locale).

Autre défi : la sensibilisation du public. Dans un espace rural où l’habitude bancaire reste forte, chaque nouveau billet est une graine semée. Les bénévoles de l’association organisent donc régulièrement des ateliers pédagogiques, des présentations dans les marchés de Die, des rencontres lors de foires ou d’événements culturels autour du thème « Relocaliser nos économies pour demain ».

En pratique : conseils, ressources, bonnes adresses

Comment intégrer la mesure à sa vie quotidienne ?

  1. S’informer : consulter la carte interactive (liste des adresses participantes) pour repérer les points de change et les commerces proches de chez soi.
  2. Expérimenter : commencer par échanger 10 ou 20 € en mesures, tester au marché, discuter avec les commerçants sur leurs usages.
  3. S’engager : adhérer à l’association pour soutenir le projet, participer aux assemblées ou rencontres organisées sur le territoire.
  4. Partager : parler de la mesure autour de soi, glisser un billet en cadeau, ou même l’utiliser pour régler une participation à un atelier local.

Adresses et acteurs incontournables du réseau

  • Le marché de Die (deux fois par semaine) – de nombreux stands affichent le logo de la mesure
  • L’Épicerie du Vercors à Châtillon-en-Diois
  • La Maison de la Presse à Die, point de change et d’information
  • Plusieurs domaines viticoles, notamment dans la vallée de la Drôme et sur les contreforts du Vercors
  • Des artisans (potier, ferronnier), des associations d’éducation populaire, des thérapeutes bien-être…

Regards croisés et perspectives sur une monnaie « brute de terroir »

À l’image d’un vin nature, la mesure raconte une autre manière d’habiter la Drôme. Ce n’est pas tant un outil économique qu’une invitation à la confiance : « Une main tendue, un sourire, un échange dans le marché… La mesure, c’est ça : la valeur accordée à la relation », raconte un fromager du Diois. Elle invite à redécouvrir l’échelle des liens, le goût du lieu. Comme lorsqu’on goûte un vin dont le cépage n’existe nulle part ailleurs, échanger en mesure, c’est ressentir ce qui fait l’âme d’un territoire.

La mesure s’inscrit dans une dynamique européenne : aujourd’hui, plus de 80 monnaies locales complémentaires circulent en France, encouragées par la loi relative à l’économie sociale et solidaire de 2014. À l’heure du numérique et de l’uniformisation, ce petit billet de papier séduit aussi par sa résistance douce à la dématérialisation.

Ressources :

  • lamesure-monnaielocale.org (site officiel, actualités, liste des partenaires, informations pratiques)
  • Rapports annuels téléchargeables depuis la page « À propos »
  • Initiative nationale : monnaie-locale-complementaire.net
  • Exemples d’autres monnaies : La Gonette (Lyon), l’Épi Lorrain, l’Oseille de Crest…