Retour aux origines : pourquoi ces nouveaux lieux existent-ils ?
L’apparition de ces “lieux autres” répond à des transformations profondes du travail, de l’économie et des liens sociaux.
- Désindustrialisation : face à la fermeture d’ateliers ou d’usines, des bâtiments se sont vidés, offrant de nouveaux terrains pour inventer des activités collaboratives (source : La Fabcité/LabSud).
- Déploiement du numérique : ordinateurs portables, réseaux et plateformes digitales rendent le travail plus mobile, moins attaché à un siège ou un étage.
- Recherche de lien et de sens : l’isolement des télétravailleurs, la quête de communautés d’entraide et d’innovation, tout comme le désir de retrouver un ancrage local, relancent le besoin de points de rencontre hybrides.
Derrière ces logiques, on rencontre des personnes différentes : de jeunes entrepreneurs, des retraités en reconversion, des artistes, des makers, des associations, ou simplement des habitants curieux de sortir de la routine.
Qu’est-ce qu’un tiers-lieu ?
Le terme tiers-lieu (third place en anglais) a été conceptualisé par Ray Oldenburg dans les années 1980. Pour lui, ces espaces sont des lieux qui ne sont ni la maison (le premier lieu), ni le bureau (le deuxième lieu), mais un espace “autre” où se croisent les mondes, où germent des idées nouvelles. Coffee-shops, bibliothèques, anciens locaux réinvestis : tout peut devenir tiers-lieu si on y partage usages, outils et savoirs.
- Le tiers-lieu n’est pas un modèle unique, mais une mosaïque adaptée à son territoire.
- On y trouve souvent plusieurs usages : espace de travail partagé, ateliers, café associatif, salle de réunion, événements culturels ou bibliothèque participative… parfois tout cela à la fois.
- La force du tiers-lieu réside dans l’hybridation : il rassemble des profils variés qui n’avaient pas l’habitude de se croiser.
Selon le recensement national France Tiers-Lieux, il existait en 2022 plus de 3 500 tiers-lieux en France, dont 60 % dans les communes de moins de 20 000 habitants. Au-delà des statistiques, chaque tiers-lieu a sa propre couleur : on ne retrouvera jamais la même ambiance, ni la même odeur de plancher ciré ou de machine à espresso. Un atelier textile partagé à Dieulefit ne ressemble ni à une ancienne gare transformée à Crest ni à un ancien hangar agricole reconverti à Romans-sur-Isère.
Coworking : le bureau nouvelle génération
Le coworking apparaît dans les années 2000 à San Francisco, emporté par la vague de l’économie numérique. L’idée de départ est limpide : permettre à des indépendants et des travailleurs nomades de disposer d’un espace de bureau, avec le confort du collectif, sans être salarié d’une même entreprise.
- Un espace de coworking propose donc avant tout des postes de travail, souvent ouverts, dans un local bien connecté, équipé du Wi-Fi haut débit et de salles de réunion.
- L’ambiance ? Moins formelle qu’un bureau classique, mais souvent plus orientée vers la productivité que certains tiers-lieux “sociaux”.
En 2023, selon Coworking France, on comptait plus de 3 000 espaces de coworking sur tout le territoire, dont un tiers hors Île-de-France.
- Services proposés : accès 24h/24, cuisine partagée, impressions, parfois casiers… l’éventail de prestations varie selon les structures.
- Aspects économiques : le coworking repose sur la location à l’heure, à la journée, ou à l’abonnement mensuel, soit bien moins d’engagement qu’un bail classique.
- Communauté : on y croise des freelances, des salariés en télétravail, mais aussi des étudiants préparant un mémoire ou des consultants de passage.
Plusieurs espaces de coworking sont nés dans la Drôme ces dernières années – de Valence à Montélimar, mais aussi dans des villages, attirant celles et ceux qui veulent travailler près de la nature tout en brisant l’isolement.
Le fablab : l’atelier numérique ouvert à tous
Moins connu du grand public mais fortement présent dans les cercles techniques et créatifs, le fablab (contraction de “fabrication laboratory”) est arrivé d’abord dans les universités américaines, avant de se diffuser en France au début des années 2010. Ce sont des ateliers partagés équipés de machines de pointe : imprimantes 3D, fraiseuses numériques, découpe laser, mais aussi outils classiques (perceuses, bois, textile).
- Le fablab incarne un retour à la “main à la pâte”… version numérique.
- Tout le monde peut s’y essayer : bricoleurs, designers, ingénieurs, artisans, étudiants, autrices d’objets en quête de prototype, associations locales désirant fabriquer une enseigne, parents et enfants inventant leur jeu de société.
- Philosophie forte : open-source, mutualisation, documentation partagée – on apprend autant qu’on transmet, à l’image du concept de “makers” promu par Neil Gershenfeld au MIT.
Fin 2023, la France compte environ 350 fablabs (source : Réseau Français des Fablabs). Leur nombre croît, souvent en synergie avec des collèges, des PME ou des communautés de communes rurales. À Crest, par exemple, le fablab “Néolab” s’est imposé comme un lieu phare pour la création locale, animant ateliers et soirées, comme autrefois les caves quand on pressait le raisin à plusieurs mains.
Tableau comparatif : repères concrets
| Type de lieu | Fonctions principales | Usagers | Ambiance/organisation |
|---|---|---|---|
| Tiers-lieu | Mixer : travail, culture, ateliers, événements, médiation sociale | Très varié (salariés, indépendants, artistes, habitants, associations) | Hybride, souvent auto-gérée, forte empreinte locale, mélange d’activités et d’usages |
| Coworking | Bureau partagé, concentration, réseautage professionnel | Indépendants, petites entreprises, salariés mobiles, étudiants | Ouvert/fonctionnel, souvent calme, horaires larges |
| Fablab | Fabrication, prototypage, transmission de savoir-faire technique | Makers, artisans, designers, associations, étudiants | Atelier collaboratif, partage de machines et de compétences, ambiance “bricoleur numérique” |
Quelques exemples concrets dans la Drôme…
Le paysage drômois compte aujourd’hui plusieurs lieux qui incarnent ces mouvements :
- Le Château partagé à Dieulefit : tiers-lieu rural combinant résidences artistiques, jardins partagés et espace de formation.
- Le Moulin Digital à Valence : un espace de coworking ancré dans l’accompagnement numérique des entreprises et des porteurs de projet locaux.
- Le Néolab à Crest : fablab communautaire proposant des initiations à la conception 3D, à la robotique ou au recyclage plastique, avec des ateliers ouverts à tous.
- L’Ouvre-boîte à Romans-sur-Isère : tiers-lieu mettant en relation entrepreneurs, collectifs et acteurs associatifs autour d’un café associatif et d’une programmation culturelle foisonnante.
Les lieux hybrides : quand tout se mélange (et tant mieux !)
Véritable phénomène, un grand nombre de structures mélangent désormais les genres :
- Un coworking inclura un fablab, ou inversement.
- Un tiers-lieu pourra héberger une bibliothèque, un petit restaurant, un jardin partagé, un espace de formation numérique…
- Les services s’entrecroisent, reflétant la réalité d’usagers au parcours multiple.
Lorsque l’on pousse la porte d’un tiers-lieu rural, il n’est pas rare de voir, dans une même matinée, une session de travail sur ordinateur portable épaulée par des odeurs de café, un atelier de réparation vélo, une conférence sur l’histoire du paysage viticole et un stage d’initiation à la gravure sur bois.
Selon l’étude du Réseau National des Tiers-Lieux, plus de 70 % des tiers-lieux français proposent des activités relevant de plusieurs catégories (coworking, fablab, formation, alimentation locale, médiation sociale, culture, etc.)
Ce que cela change : impacts pour les territoires et les habitants
- Revitalisation rurale : les tiers-lieux et fablabs sont régulièrement présentés comme des leviers de redynamisation des villages et petites villes (source : Mission Coworking, France Stratégie, 2022).
- Réduction de l’isolement : pour les indépendants ou les travailleurs à distance, la possibilité de sortir de chez soi, même une journée par semaine, change la vie professionnelle.
- Montée en compétence : dans de nombreux fablabs, la formation (par les pairs, par les ateliers thématiques) permet à des jeunes ou des seniors de s’initier au numérique ou à l’artisanat moderne.
- Commande locale et circuit court : plusieurs lieux participent à la relocalisation de la production (mobilier, signalétique, design d’objets, procédés alimentaires, etc.).
- Socialisation : la pause-café, le repas sur une table commune ou l’apéro partagé sont autant de moments essentiels pour tisser du lien.
La Drôme manifeste une attractivité particulière pour ces nouvelles formes, portée par la présence de nombreux néoruraux, d’une forte culture associative, la vitalité artisanale et, bien sûr, par cette saveur spécifique des lieux où l’on prend le temps – où rien ne presse, sinon la curiosité.
Pour aller plus loin : ressources et inspirations
- France Tiers-Lieux, la plateforme nationale du mouvement tiers-lieu en France.
- Coworking Culture France, analyses et chiffres clés.
- Réseau Français des Fablabs, cartographie et actualités.
- La Drôme, le Département, page Tiers-lieux et innovation sociale.
Partout sur le territoire, des lieux bougent, se réinventent et irriguent de nouvelles façons de travailler, de fabriquer, de s’entraider. Petites touches discrètes ou grands projets collectifs, il suffit parfois de franchir une porte pour découvrir, dans l’air parfumé du café et de la sciure, que l’on n’est plus tout à fait seul, ni tout à fait ailleurs.
